Rencontre sur Skype avec la traductrice Margot Nguyen Béraud.


Entretien avec Margot Nguyen Béraud, traductrice littéraire espagnol > français

 

 

Comment traduire un titre ? L'éditeur donne-t-il des conseils ?

Cela dépend de l'éditeur. En règle générale, ce n'est pas au traducteur de le faire car le titre est avant tout un argument commercial. Il est souvent décidé conjointement entre les commerciaux et l'éditeur, car le livre est aussi un produit culturel, ce qui n'empêche pas, bien entendu, des discussions et des échanges avec le traducteur, qui est somme toute le mieux placé pour saisir l’esprit d’un texte qu’il a passé des mois à décortiquer. On a quoi qu’il en soit le choix : coller au titre original ou s’en éloigner. En tout cas, ce n’est pas le traducteur qui a le dernier mot.

 

Quelles études faire pour être traducteur ? Peut-on en vivre ?

Personnellement, j'ai un bac ES spécialité sciences économiques et sociales, ensuite j'ai fait une prépa littéraire, un an en ERASMUS à Madrid, un master de recherche en études hispaniques et un master professionnel : Traduction littéraire et édition critique à Lyon.

La traduction littéraire n'a pas grand-chose voir avec l’exercice de la traduction universitaire (thème et version) : en effet, la traduction littéraire concerne des ouvrages entiers destinés à un public, à un lectorat, ce n'est donc pas du tout le même destinataire (à l’université, le destinataire est un professeur ou un correcteur de concours, les attentes n’ont donc absolument rien à voir).

 

Les masters de traduction sont souvent spécialisés dans une langue précise, mais pas toujours, il existe aussi des formations ou des cursus multilingues. Dans le milieu de la traduction, il y a beaucoup de désir et de vocation pour finalement assez peu d'ouvrages à traduire, hélas, il est donc assez compliqué, bien que pas impossible, de ne vivre que de traduction littéraire. Je dirais – et je parle de mon cas précis – qu’il est toujours bon d’avoir quelques contacts auprès d’un ou plusieurs éditeurs pour commencer à travailler. Il s’agit d’un métier très précaire, sans aucune dépendance vis-à-vis d’un éditeur en particulier, certes, mais où les relations de confiance et de respect sont essentielles. Le traducteur a un statut de « second auteur » d’une œuvre, et il est payé en droits d'auteurs (il touche ce qu’on appelle un « à-valoir », exactement comme les « auteurs premiers »). Il signe un contrat pour la traduction d’un livre et négocie plus ou moins son tarif au feuillet (page de 1 500 signes) et éventuellement son pourcentage sur les ventes, entre autres choses. Le traducteur n’a pas droit à l’assurance chômage ni à l'intermittence, donc s’il a « un trou », il doit se débrouiller et prendre un deuxième emploi.

 

En ce qui me concerne, par exemple, je corrige de temps à autre des cahiers pédagogiques destinés à l’enseignement ou des ouvrages de vulgarisation scientifique ; une sorte de « job alimentaire » si l’on veut, mais que je réalise avec plaisir car cela demande de mobiliser d’autres compétences que la traduction et… ça fait du bien. En France le traducteur peut aussi toucher des bourses d’aide à la traduction, celle du Centre National du Livre, par exemple. C’est très précieux. Notez aussi la possibilité de faire des résidences de traduction, en France comme à l’étranger. Parfois on le droit à une petite bourse, parfois à la gratuité du logement le temps de la résidence, qui peut durer plusieurs semaines. Ne nous mentons pas, le métier n’est vraiment pas bien payé, et les garanties sont minimes, la sécurité de l’emploi inexistante, mais si d’aventure on traduit un best-seller, il est toujours possible de toucher d’importantes royalties sur les ventes ; eh oui, la possibilité d’être un traducteur riche plane toujours ! Enfin, ne rêvons pas trop à la fortune, il faut quand même avoir une sacrée chance.

 

Est-il difficile de s'adapter à plusieurs auteurs différents ? Comment ne pas mettre sa touche personnelle dans le texte ?

Quand on traduit un livre, et c’est bien là le principe de la traduction, on le réécrit, mais attention à ne pas imprimer sa touche personnelle outre mesure. C’est une question de dosage permanent dans cette tension entre deux langues, entre deux textes, entre deux auteurs. Je traduis plusieurs auteurs et autrices qui ont évidemment des styles différents, des façons de parler, d’écrire et de s’exprimer n’ayant rien à voir les unes avec les autres. Sans parler de la diversité de l’espagnol dans le monde…

 

Tout l'enjeu est de comprendre le texte et de saisir le style pour bien traduire. Saisir « qu’est-ce qui est dit » et « comment c'est dit ». Il est impossible de ne pas laisser de trace de soi car chaque individu a son propre usage de la langue, ses expressions, son monde langagier. Nous utilisons tous, traducteurs ou pas, certains mots, certaines tournures plus que d'autres... donc, forcément, deux traducteurs ne traduiront jamais exactement pareil, bien que le sens et l’esprit du texte soit là, respectés. C’est très troublant mais c’est ainsi : un texte littéraire, ça respire, c’est mouvant, multifacette.

 

Est-ce qu’il vous arrive de constater une évolution dans la langue ? Si oui, comment la traduisez- vous ?

L'argot est souvent présent en littérature, et différent d'une génération à l’autre. Certains mots ou expressions apparaissent, disparaissent, reviennent parfois des années plus tard avec un sens légèrement différent (je pense au terme « thune », par exemple). Dans une traduction d’un roman argentin que j’adore, Te quiero de J.P Zooey, j'avais deux personnages de vingt ans qui discutaient, et utilisaient un mot d’argot argentin qui signifie : nullard, ringard, ridicule, pour moquer les « poseurs » sur les réseaux sociaux. Quel mot choisir ici ? J’ai pensé à « boloss », qui était le mot à la mode du moment, utilisé partout. Mais alors je me suis demandé : n’est-ce pas déjà ringard en français sans que je m’en sois aperçu ? Nous étions en 2016, je connaissais cette expression chez les plus jeunes, expression que je n’employais pas moi-même. Ce mot allait-il « rester » ? L’avenir nous le dira. En tout cas, j’ai gardé « boloss », mais d'autres auraient pu le traduire autrement.

 

Le problème est-il le même pour les registres grossier ou sexuel ?

Si un terme est neutre en VO, il doit l’être en français ; s'il est très grossier, il faut aussi qu’il le soit. Sinon cela s’appellerait de la sous-traduction, voire même de la bienséance malvenue ! Pour traduire, il faut comprendre dans quel(s) registre(s) le texte ou le passage se situent.

 

C'est quoi la journée type d'un traducteur ?

Le traducteur qui a signé un contrat de traduction avec une maison d’édition a une date butoir (2, 3, 6, 8 mois, etc.), ensuite il se débrouille pour respecter les délais et rendre un travail de qualité en temps et en heure. Personnellement, je me fixe plus ou moins des horaires de bureau, et je ne travaille jamais la nuit, sauf en cas de force majeure ou de retard extrême. C’est drôle, le temps s'étire mais se raccourcit à l'approche d'une date butoir. Chaque traducteur se fixe ses objectifs : recherches culturelles et linguistiques, lectures préalables pour s’imprégner d’un univers, questions à des spécialistes de tel ou tel domaine abordé dans le texte, etc. Donc, comme le dit l’expression préférée des traducteurs « ça dépend ». De chaque texte et de chaque individu.

 

Comment choisit-on ses textes ? Le fait-on par affinité ou selon une logique commerciale ?

Certains traducteurs choisissent de ne traduire que tel auteur ou tel autre, mais dans ce cas, c'est un hobby. Moi, la traduction, c’est mon travail, à temps plein, et je vis de cela, donc pour être honnête, je prends souvent ce qu'on me propose (j’ai déjà dû refuser un ou deux textes néanmoins, question d’emploi du temps), d'où la nécessité de collaborer avec plusieurs éditeurs. Souvent, les éditeurs proposent, les traducteurs disposent. Cependant, il m'arrive régulièrement de proposer des textes que j'aime à des éditeurs, en fonction de leur ligne ou de leurs goûts personnels, si je les connais. Proposer de traduire des textes que j’ai « découverts » est une activité que j’adore, cela dit, même si c’est amusant et valorisant, la traduction (à supposer que le projet aboutisse à un contrat) n’en est pas mieux payée pour autant, d'autant que pour ce travail de prospection, le traducteur travaille gratuitement : il faut présenter un dossier avec un échantillon de traduction et une fiche de lecture.

 

Y a-t-il des relations avec l'auteur, par exemple pour qu'il explique des passages ?

Oui, ça arrive, c'est même assez fréquent dans les cas d'incompréhensions ou de doutes. Et puis cela rassure toujours les auteurs de voir que l’on prend leur texte avec sérieux et professionnalisme. Mais parfois, je ne vous cache pas que ça peut devenir l'enfer si l'auteur parle la langue de traduction (ou croit la maîtriser) ou qu'il veut s'en mêler sans comprendre les subtilités et la complexité du métier, qui n’est pas le sien, soit dit en passant. En ce qui me concerne, j’ai toujours eu des relations saines et cordiales, parfois même amicales, avec « mes » auteurs.

 

Quels sont vos outils de traduction ?

Pour l'espagnol, le dictionnaire de la Real Academia en ligne (DRAE) le Larousse bilingue (avec parcimonie néanmoins, car le principe de la correspondance « un mot = un mot » ne marche pas en traduction littéraire), les sites Así hablamos et Tu Babel sont très riches car participatifs et donnent les équivalents dans d’autres pays hispanophones. Niveau papier, le María Moliner ou le Manuel Seco sont des classiques très utiles. De même que le CLAVE, dictionnaire d’usage.

 

Pour le français, nous avons notamment le dictionnaire des synonymes Crisco, le Robert, le Trésor de la langue française en ligne (TLF) ou encore le CNRTL. Chaque traducteur se constitue sa vaste boîte à outils, qui varient et évoluent en fonction des textes.

 

Faut-il aller souvent dans le pays dont on parle la langue ?

Oui, cela me paraît essentiel. J'essaie d’aller au moins une fois par an en Espagne, pour le plaisir et parce que cela me permet d’actualiser un peu mon espagnol. Mais je regrette de ne pouvoir le faire plus souvent et plus longtemps.

 

Faites-vous de l'interprétariat ?

Non, c'est un métier totalement différent. J’ai des collègues qui ont la double-casquette, mais pas moi.

 

Traduisez-vous des sous-titres ?

Bonne question, car la traduction de sous-titres est aussi de la traduction littéraire : on traduit à partir d’une retranscription. Mais non, je n'en ai jamais fait. J'adorerais cependant. J’ai suivi un atelier de sous-titrage l’an dernier, animé par Guillaume Tricot, c’était passionnant, très technique et avec encore plus de contraintes que la traduction de roman.

 

Traduire des textes littéraires donne-t-il envie d'écrire un roman dans la langue source ?

Pas forcément, mais là encore il n’y a pas de règle, ça dépend de chacun. Moi je me suis contentée d’une moitié de roman policier complètement délirant à 10 ans et de ce qui est sans doute mon chef- d’œuvre : une réécriture de la série Fantômette, intitulée Fantomite, sous le pseudonyme de Margritt Blaireau. Voilà ! Quant à écrire en espagnol, je l’ai fait une fois, une nouvelle, pour un concours, j’ai gagné un super dictionnaire, mais ça s’arrête là. Écrire dans une langue qui n'est pas la sienne, même si on l’aime et si on la maîtrise, c'est compliqué. J’ai un ami traducteur qui le fait : il est français mais il a écrit en espagnol et… s’est ensuite auto-traduit en français ! Les deux textes ont été publiés en France et en Espagne l’an dernier.

 

Arrive-t-il que des éditeurs renvoient une traduction car ce n'est pas ce qu'ils voulaient ?

Ça peut arriver. Une fois remise, la traduction est relue au moins deux fois, si tout va bien : par l'éditeur et/ou par un correcteur, et s’ensuivent toujours des modifications, plus ou moins importantes. L'éditeur peut refuser une traduction s’il juge qu’elle est trop mauvaise, mais c'est rare. S'il le fait, et il en a le droit, il peut ne pas payer la part de l’à-valoir qu’il doit encore au traducteur. Il peut aussi y avoir un accord tacite avec l'auteur pour relire la traduction, mais c’est toujours un pari risqué. En tout cas il existe des associations de traducteurs qui peuvent apporter une aide juridique aux traducteurs qui s’estimeraient lésés ou victimes.

 

Entretien réalisé par Mathis Deleu,

CPGE 1, 2019-20